La création de l'Armée de l'Air
2009 - 75ème anniversaire

La difficile naissance de l'armée de l'air
Source: article du magazine Air Actualité de mars 2009
Le
décret du 1er avril 1933, la loi du 2 juillet 1934, deux textes
fondateurs d’une armée de l’air qui voit enfin son indépendance
reconnue. Retour sur une naissance difficile.
Le
1er avril 1933, le décret qui officialise la création de l’armée de
l’air est promulgué. Vingt-quatre années séparent cet acte fondateur de
l’achat, en septembre 1909, des cinq premiers aéroplanes sont s’est
alors dotée la direction du Génie. Deux décennies jalonnées d’espoirs
et de difficultés, où les efforts incessants de deux ministres de
l’air, Laurent-Eynac et Pierre Cot, s’avèrent impératifs pour que
l’armée de l’air puisse voir le jour.
À son arrivée au ministère de
l’air, le 31 janvier 1933, Pierre Cot est convaincu qu’à l’instar de la
Grande-Bretagne, en 1918, et de l’Italie depuis 1927, la France doit se
doter d’une armée de l’air. Il sait que Laurent-Eynac s’est battu en
vain pour cette idée, ses services ayant déposé six projets de loi dès
1929, violemment rejetés par la Marine et par l’armée de terre.
À
l’évidence, ces deux armées redoutent ll’apparition d’une nouvelle
entité dans le système militaire, dont la présence se traduirait
inévitablement par une diminution de leurs budgets respectifs. Plus
encore, ils repoussent la doctrine que prônent les aviateurs, basée sur
l’emploi en masse des unités sous le commandement unique d’un
responsable aérien, la recherche de la supériorité aérienne, ainsi que
la spécialisation des missions, chasse et bombardement. Le général
italien Giulio Douhet se fait le défenseur de ces concepts dans son
ouvrage « La maîtrise de l’air » où il insiste sur la primauté de
l’aviation de bombardement, à vocation stratégique, chargée d’anéantir
toutes les ressources de l’adversaire. Il rencontre un franc succès
auprès des aviateurs français que ll’on qualifie alors de « douhétiens
». Nombre de responsables terrestres considèrent cette conception, dite
d’une « aviation réservée », comme extrémiste. Ils demeurent attachés à
une « aviation organique » où les unités aériennes sont dispersées au
sein des corps d’armée et interviennent pour des missions de
coopération : réglage d’artillerie, reconnaissance ou soutien de la
bataille au sol.

Au milieu d'une manifestation aéronautique: M. Montet, M. Jeanneney, M. Pierre Cot, M. Laurent Eynac, M. A. de la Grange et le général Fequant
Pierre Cot a clairement conscience que, face à une telle impasse intellectuelle, ses connaissances juridiques – il est agrégé de droit – et aéronautiques – il fut un temps membre de la Commission parlementaire de l’aéronautique – sont insuffisantes. Le général Victor Denain, grande figure de l’aéronautique, lui apporte sans tarder l’écoute et le soutien nécessaires pour accomplir la lourde tâche qui lui est confiée. Denain, fervent douhétien, parvient à convertir Pierre Cot à cette nouvelle approche en matière de Défense.
La compréhension profonde qui lie rapidement les deux hommes sur leur
vision de la future armée de l’air se traduit par la nomination du
général Denain, dès le 7 février, au poste de chef d’état-major général
des forces aériennes. Leurs efforts conjugués vont porter rapidement
leurs fruits.
Le premier écueil concernant le maintien des aviations
de coopération, dans le cadre de la création d’une armée de l’air,
avait été déjà levé avec la Marine, dès 1932.
Paul Painlevé, alors
ministre de l’air, était parvenu à un accord avec son collègue George
Leygues. Il se traduisait par la parution d’un décret, le 27 novembre,
stipulant que la « Rue Royale » conserverait sous son autorité les
formations de l’aviation embarquée, les formations de coopération
navale non embarquées et les formations de l’aéronautique maritime
autonomes.
Le dernier obstacle à la création de l’armée de l’air
demeure donc au sein de l’armée de terre. La controverse s’avère des
plus dures lors des séances du Haut Comité militaire, des 20 et 27 mars
1933, où Pierre Cot et le général Weygand, chef d’état-major général de
l’armée de terre, exposent leurs divergences. Au ministre qui défend
les principes douhétiens, le général Weygand oppose un discours maintes
fois répété sur la simultanéité de la bataille terrestre et aérienne,
par le biais de missions de coopération, sans qu’aucune entente soit
possible.
Le maréchal Pétain, autorité
incontestée, se voit confier la mission d’arbitrer ce conflit. Son
expérience lors des combats de Verdun, où il a demandé le concours du
commandant de Rose, père fondateur de la chasse, l’a conduit à une
approche plus audacieuse sur le rôle de l’aviation que la plupart des
autres responsables terrestres. Son ami le lieutenant-colonel Vauthier,
vulgarisateur de Douhet, a su renouveler l’intérêt du maréchal pour
l’aviation en lui faisant connaître les écrits du général italien. Il
n’est dès lors guère étonnant que Pétain obtienne un compromis entre
les deux parties, entériné par le décret du 1er avril, portant l’armée
de l’air sur les fonts baptismaux. Ce texte stipule, dès son article
premier, que « l’armée de l’air doit être capable de participer aux
opérations aériennes, aux opérations combinées avec les armées de
terre
et de mer, et à la défense aérienne du territoire. L’armée de l’air
doit être organisée, iinstruite et entraînée dans ce triple but ». Ce
texte satisfait tout autant Pierre Cot que le général Weygand, le
premier voyant reconnus les principes douhétiens dans les termes d’«
opérations aériennes », tandis que le second considère maintenue
l’aviation organique, par le biais des « opérations combinées ».
Toutefois, le différend doctrinal n’est pas réellement résolu et risque
de peser lourdement sur le destin de la toute jeune armée de l’air,
dont l’existence demeure purement formelle et à laquelle il faut donner
corps.

Pierre Cot à la fête de l'aviation populaire de Vincennes.Ministre de l'air de janvier 1933 à février 1934, puis de juin 1936 à janvier 1938, il signe en 1933 le décret qui pour la première fois nomme l'armée de l'air. - Coll. SHD - Département de l'armée de l'Air.
Les litiges ne vont pas tarder à refaire
surface avec le projet de statut organique de l’armée de l’air. Le
texte, déposé pourtant par le ministère dès le 31 mars 1933, n’est
proposé qu’après amendement au vote de la Chambre des députés, le 16
novembre, en raison de pressions multiples, tant au niveau du
gouvernement que du Parlement. Il lui faut encore « faire la navette »
vers le sénat pour être définitivement adopté par la loi du 2 juillet
1934, véritable charte fondatrice de l’armée de l’air le Parlement par
la loi du 2 juillet 1934. Véritable charte de fondation de l’armée de
l’air, cette loi donne forme à la nouvelle armée qui, en vertu du
décret du 1er avril 1933, ne connaît à ce jour d’existence que
sur le papier.
Il lutte pied à pied dans les couloirs du Parlement pour obtenir le vote de la loi du 2 juillet 1934, ainsi que de celle du 7 juillet permettant le lancement du plan I de rénovation et de réarmement des forces aériennes.
Désormais l’armée de l’air est définitivement séparée des structures de l’armée de terre et de la Marine. Son indépendance organique est assurée. Elle peut aussi former son personnel depuis la promulgation du décret du 3 juin 1933, créant l’École de l’air. Toutefois, ces apparentes réussites ne peuvent dissimuler l’inadaptation de l’organisation de l’armée de l’air au temps de guerre, résultant de la crispation des responsables terrestres sur « l’aviation organique ». Ce handicap va peser d’un poids terrible lors des combats de 1940, en dépit de tous les efforts héroïques entrepris par les aviateurs.

Promotion Georges Guynemer, 11 novembre 1936.La première promotion de l'École de l'air choisit pour parrain le « héros légendaire disparu en plein ciel de gloire ». - Coll. SHD - Département de l'armée de l'Air.
